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LETTRE DE FEMMES JANVIER 2014 (2)

A l’ère des texto et autres SMS, il est agréable de se plonger dans les textes vivifiants de ces magnifiques lettres. Laure Adler et Stefan Bollmann ont recueilli les mots à jamais encrés de ces femmes qui d’une façon ou d’une autre ont marqué l’Histoire. Dans la préface, une phrase a retenu mon attention, elle est vraie :

“La lettre implique la distance, l’absence, la projection dans l’imaginaire”

Les lettres proposées reflètent un échantillon riche et varié d’extraits de correspondances des femmes. Elles ont été reines ou princesses, artistes ou aventurières, romancières ou poétesses… en fait des grandes épistolières. Les textes sont comme un voyage au fil des siècles. Dans ces écrits, on découvre un peu la face méconnue voire cachée des leurs auteurs, leur personnalité, leur sensibilité et leurs sentiments. On y trouve les lettres de plusieurs grandes dames: Georges Sand, Frida Kahlo, Françoise Dolto,Marie Antoinette, Indira Gandhi, Virginia Woolf, Elizabeth Barrett, Camille Claudel, Simone de Beauvoir et bien d’autres encore…

Je vais donc partager avec vous quelques extraits de ces belles missives exprimant la force des sentiments dans le relationnel humain. On y trouve des lettes d’amour, d’amitié, d’amour maternel et filial, de femmes d’influence, de voyageuses…

Dans le domaine des femmes d’influence, j’ai choisi celle que j’admire beaucoup, Madame Simone Weil.

Simone Weil pendant la guerre d'Espagne...

Simone Weil pendant la guerre d’Espagne

Cette femme d’influence, par ses écrits exprime sa liberté à l’abri de toute pression, n’est ce pas le but de l’art épistolaire? Agrégée de philosophie, elle utilise cette liberté en travaillant en usine, en étant active lors de la guerre civile espagnole du côté des républicains. Egalement elle exprime son engagement durant la 2ème guerre mondiale en mettant l’accent sur son objectif de rejoindre les forces de la France Libre à Londres. “Sa pensée politique caractérisée par une réflexion toujours intempestive dans le siècle chaotique dont elle est le témoin”.

Depuis Marseille, Simone Weil écrit sa demande pour être admise en Angleterre:   “Je désire ardemment aller en Angleterre, non seulement parce que je souhaite passionnément la victoire anglaise pour le bien de la France, de l’Europe et de l’humanité entière: mais aussi parce que je veux avoir part aux dangers et aux souffrances des gens qui luttent pour une cause que je regarde aussi comme la mienne. Si les Anglais, par malheur, devaient être vaincus, je ne souhaite pas survivre à une telle défaite; s’ils ont la victoire, je désire, avant de voir cette victoire, avoir subi pour elle autant de souffrances et de dangers que ceux qui en subissent le plus. C’est mon désir le plus ardent (…)”

Dans le domaine de sentiments profonds, je m’arrêterai sur Elizabeth Barrett et son amour pour Robert Browning.

LETTRE DE FEMMES

Elizabeth Barrett et Robert Browning

Entre le 10 janvier 1845 et le 19 septembre 1846, en l’espace de 600 jours, les deux poètes qui vivaient alors à Londres échangèrent 537 lettres… La fréquence des courriers pris une certaine accélération et s’élevait par la suite jusqu’à deux voire plusieurs lettres quotidiennement. Browing ne reculait devant rien pour son Elizabeth dont il aimait non seulement la personne mais admirait sans limite l’oeuvre. Il savait qu’Elizabeth était une personne malade, clouée au lit et condamnée à vivre dans un fauteuil roulant. Robert était persuadé qu’Elizabeth céderait à ses instances et bien qu’elle l’ait assez clairement éconduit, il ne se détacha pas de sa bien-aimée. L’amour d’Elizabeth pour Robert lui apporta une telle amélioration de son état qu’à 43 ans, elle put mettre au monde un fils.

En septembre 1846, elle écrit à Robert :“Comment t’aimé-je? Laisse-moi t’en compter les façons. Je t’aime du tréfonds, de l’ampleur, de la cime. De mon âme, lorsque, invisible, elle aspire aux fins de l’Etre et de la Grace idéale.”

En 1850, Elizabeth écrit à Robert ce sonnet, il fait partie des plus beaux poèmes d’amour écrits en langue anglaise, mais aussi de toute la littérature romantique:

“How do I love thee? Let me count the ways.
I love thee to the depth and breadth and height
My soul can reach, when feeling out of sight
For the ends of Being and ideal Grace.
I love thee to the level of everyday’s
Most quiet need, by sun and candle-light.
I love thee freely, as men strive for Right;
I love thee purely, as they turn from Praise.
I love thee with the passion put to use
In my old griefs, and with my childhood’s faith.
I love thee with a love I seemed to lose
With my lost saints,—I love thee with the breath,
Smiles, tears, of all my life!—and, if God choose,
I shall but love thee better after death.”

Elizabeth Barrett et Robert Browning étaient une source d’inspiration. La Metro Goldwyn Mayer, en 1934 et en 1957, tira de leur histoire d’amour des films à succès.

Norma Shearer et Frederic March

Norma Shearer et Frederic March

Cette prise de vue de la version de 1934, montre les deux acteurs principaux du film “The Barretts of Wimpole Street”.

Quant aux lettres d’amitié, je vous propose celle de Colette, nom de plume de Sidonie-Gabrielle Colette. Son cercle d’amis étant vaste, elle a écrit de nombreuses missives, mon choix s’est arrêté sur son échange de correspondance avec Marcel Proust.

LETTRE DE FEMMES JANVIER 2014 (8)

Les deux écrivains contemporains par leurs années de naissance, elle en 1873 et lui en 1871, étaient vraiment les opposés. Elle, entourée de ses amis, sa famille, vivait passionnément sa vie d’écrivain et sa vie privée. Lui, évoluant dans une société mondaine, vivait seul avec comme unique objectif d’écrire une oeuvre gigantesque. Ils se croisèrent dans des salons mondains, au Ritz, chez Madame Arman de Caillavet pendant la première guerre mondiale. Colette offrit à Proust un exemplaire de “Mitsou” et pour la remercier il lui dédicaça par ces mots son “A l’ombre des jeunes filles en fleurs” : ” A madame Colette, en souvenir attendri et émerveillé de Mitsou. Marcel Proust”

Marcel Proust

Marcel Proust

En juin 1920, Colette écrit à Proust: ” Cher ami comment allez-vous? Je ne vous ai pas répondu assez tôt, mais il ne se passe jamais beaucoup d’heures sans que je pense à vous. On n’en finit pas d’imprimer et de brocher ‘Chéri’, je suis inquiète de votre opinion, et je vous envoie par impatience un jeu d’épreuves, mais elles ne sont pas corrigées, tant pis. C’est un roman que je n’avais jamais écrit – les autres, je les avais écrits une ou deux fois, c’est-à-dire que les ‘vagabondes’ et autres ‘entraves recommençaient toujours un peu de vagues claudines. Ah! si je pouvais seulement avoir la veine qu’on sorte un Marcel Proust pour mes vacances – ça et la mer ensemble, quels bains! je vous serre affectueusement la main, et Jouvenel voudrait bien vous connaître.”

La romancière termine une de ses lettres de juillet 1921 à Proust par ces mots : “(…) Comme je vous admire, et combien je voudrais que vous fussiez bien portant et heureux. Mais, bien portant, et ces sens si fins, le gros capitonnage de la santé les émousserait-il? Je sens que pour vous j’irais jusqu’au plus meurtrier de l’égoïsme (…)”

De belles lettres de voyageuses sont également recueillies dans ce livre. C’est vraiment impressionnant de voir qu’en remontant les siècles certains n’hésitaient pas à partir, loin… très loin!

Alexandra David-Néel est l’exemple type. Dès 1911, elle part en Asie pour un voyage de 18 mois… qui se transforme en un périple à pied qui dura 14 ans. Son mari, Philippe Néel reste son confident et sa correspondance en est le témoin, elle lui écrit depuis le Tibet où elle voyage “conserve les lettres dans lesquelles je te donne des détails sur les pays que je parcours et les gens que j’y vois. Mes seules notes sont ce que je t’écris.”

Alexandra David-Néel avec son fils adoptif et compagnon de voyage, le lama Aphur Yongden, lors d'un de ses voyages

Alexandra David-Néel avec son fils adoptif et compagnon de voyage, le lama Aphur Yongden, lors d’un de ses voyages

“Kum-Bum, 12 août 1920. (…) Nous grimpons vers l’endroit où nous croyons trouver le temple. C’est une montée raide entre deux murailles de rochers. Le sentier devient tellement mauvais qu’Aphur passe devant et fait arrêter les bêtes pour voir si elles pourront continuer. Il arrive au temple composé de trois maisonnettes accrochées au rocher. Il n’y a pas moyen de camper ni de loger là, il n’y a pas deux mètres de terrain de niveau. (…)”

“Lhassa, 28 février 1924 (date approximative) (…) Cette excursion aurait été considérée comme hardie pour un homme jeune et robuste, qu’une femme de mon âge l’entreprît pouvait passer pour une pure folie, néanmoins mon succès est complet, mais sil l’on m’offrait un million pour recommencer l’aventure dans les mêmes conditions que je crois bien que je refuserais. (…)”

Des mots affectueux, sensibles, des recommandations, des consignes, des mises en garde sont souvent les principales caractéristiques des lettres d’amour maternel.

Une femme à qui on pourrait prêter tous les mots décrivant un homme, s’est révélée être une mère… Martha Jane Cannary, dit Calamity Jane, née en 1852 dans le Missouri, a très vite la charge de s’occuper de ses 5 frères et soeurs. Les évènements heureux et malheureux de sa vie lui forgent un solide caractère. Elle devient “scout”, fait campagne en Arizona contre les Amérindiens, porte des habits d’homme, devient habile au tir. Au cours de ses campagnes, elle est la première femme blanche à pénétrer dans les Black Hills, contrôlées par le Sioux. Elle fait partie d’une expédition géologique, est membre de la 7ème cavalerie…

Martha Jane Cannary, surnommée Calamity Jane, en 1895

Martha Jane Cannary, surnommée Calamity Jane, en 1895

Et, malgré tous ses exploits, elle meure à 51 ans, pauvre et isolée, dans une chambre d’hôtel. Comme héritage, elle laisse à sa fille des lettres écrites des années auparavant mais jamais envoyées. Dans certaines d’entre elles, elles essayait de justifier sa façon de vivre et sa personnalité hors du commun.

Le 25 septembre 1877, elle écrit à sa fille depuis Dreadwood, Dakota: “Ma chérie, ce que t’écris ici n’est pas un journal, et il est même possible que tu ne le reçoives jamais, mais je me réjouis à l’idée que tu le lises peut-être un jour, page après page, quand je ne serai plus. J’aimerais t’entendre rire, à la vue de ces photos de moi. Je suis seule dans ma cabane ce soir, et je suis fatiguée. Hier j’ai fait 60 miles à cheval avec la voiture de la poste et je suis revenue ce soir. Aujourd’hui c’est ton anniversaire, tu as quatre ans. Vois-tu, ton père Jim m’a promis d’envoyer une lettre tous les ans pour ton anniversaire. Et comme j’étais heureuse d’avoir de tes nouvelles! Il m’a envoyé une minuscule photographie de toi – tu es le portrait de ta mère, exactement comme moi à ton âge. En contemplant cette petite image ce soir, il faut que je me retienne pour ne pas t’embrasser; avec le souvenir, je sens monter mes larmes et je prie Dieu de pouvoir un jour, d’une manière ou d’une autre, réparer le mal que j’ai fait à ton père et à toi. Ce matin, je suis allée sur la tombe de ton père à Igleside. Il est question de transférer sa dépouille au cimetière de Mount Moriah, à Dreadwood. Un an et quelques semaines sont passés depuis qu’ils l’ont tué, mais il me semble qu’il y a un siècle – sans l’un ni l’autre de vous, les années à venir me semble un chemin solitaire. Demain, je descendrai à Yellowtown Valley, juste pour plaisir de l’aventure et l’excitation. Les O’Neil ont transformé ton nom en Jean Irene, mais moi, je t’appelle Janey, de Jane.”

Je vous conseille vivement ce livre passionnant qui illustre si bien le coeur de la vie des auteurs en y conservant délicatesse et poésie.

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